Frédéric Gilli
Directeur associé, agence Grand Public
Frédéric Gilli, associé, Agence Grand Public, professeur affilié à l'école
Directeur associé, agence Grand Public
1989. L’association Communication publique naissait, le mur de Berlin tombait, les tours jumelles étaient encore debout, la Chine s’éveillait, Donald Trump était ruiné, Emmanuel Macron avait 12 ans et le Minitel était à la pointe des nouvelles technologies. Et dans 35 ans ? La plupart des personnes qui travailleront, créeront des richesses, inventeront sont déjà nées ; celles qui dirigeront la planète ont pour beaucoup déjà terminé leurs études. Après tout, les dirigeants actuels des principales économies avaient plus de 35 ans en 1989…
Et pourtant, par-delà les continuités, le sentiment s’impose que nous sommes à l’aube d’une bascule historique. Tout une littérature millénariste nous promet l’enfer : déclassés économiquement, remplacés démographiquement, effacés écologiquement… nous n’y pourrions rien et seuls les experts savent les bonnes décisions malgré tout à prendre. Ce sentiment d’impuissance est potentiellement fatal pour la démocratie.
La défiance croissante contamine tous les champs de la société. Le sentiment d’impuissance est potentiellement fatal pour la démocratie.
En réalité, hormis la certitude de changements, nous avons peu de certitudes sur 2050, horizon de La France en perspectives1 dont sont extraits l’essentiel des éléments ci-après.
Le climat va changer. Quoi que nous fassions, les dés sont jetés pour les trente prochaines années. Mais nous avons encore la main sur la dynamique des années 2050-2100, nous pouvons peser sur l’état d’esprit de l’époque à venir.
Les communications des institutions publiques deviennent de plus en plus inaudibles car elles émanent d’émetteurs de moins en moins crédibles.
Serons-nous au bord du cataclysme d’économies et de sociétés acculées ? Aurons-nous retrouvé sérénité et confiance sous les premiers effets d’une reprise en main déterminée - comme nous avons su le faire avec la couche d’ozone ? La France et l’Europe ont la capacité, a minima, d’anticiper et de prendre les mesures qui rendront les conséquences de ces mutations moins problématiques pour nos sociétés et nos vies.
La démographie mondiale va profondément évoluer : pour l’essentiel, la population sera urbaine partout ; on sera plus vieux mais la planète comptera 1,5 milliards d’habitants en plus ; la Chine perdra plusieurs centaines de millions d’habitants, l’Europe et l’Amérique Latine se maintiendront, l’Amérique du Nord croîtra légèrement… et deux milliards d’habitants supplémentaires vivront autour de l’Océan Indien et en Afrique équatoriale. En 2060, le Nigéria rattrapera la Chine, le Pakistan ou l’Indonésie seront aussi peuplés que l’Europe ou les États-Unis, un milliard de jeunes africains de moins de 20 ans vivront le long du golfe de Guinée et dans ses arrière-pays, dans des villes et le long d’infrastructures aujourd’hui largement inexistantes. Avec quelles valeurs, quels cadres culturels, quels partenaires économiques et techniques ces nouveaux pays se construiront-ils ?
Dans la guerre d’influence qui s’annonce entre Chine, Inde, États-Unis et Europe, notre pays part avec un passé commun qui allie l’avantage de l’aire linguistique et culturelle la francophonie et l’inconvénient d’un travail de mémoire inabouti sur la colonisation. Il ne dépend que de nous de mieux gérer le rapport à notre propre histoire et à la créolisation de notre pays pour pacifier notre société et faire rayonner notre économie et notre culture.
Les transitions économiques s’annoncent brutales : la rapidité de l’accumulation des pays émergents et la vitesse des transitions technologiques induites par l’IA pourraient vite réduire les écarts de richesse entre pays - mais certainement pas entre les populations de ces pays. Ajoutons-y la réorganisation drastique des chaînes de valeur mondiales : les diplômés du supérieur en Inde et en Chine représenteront dès 2030 plus de la moitié des Bac+3 de la planète… comme les États-Unis et l’Europe au début des années 1990.
Face à cela, la France paraît démunie, croulant sous la dette… Pourtant, elle a des marges de manœuvre : dans les 25 prochaines années elle devrait produire au moins 100 000 milliards de richesses pour environ 30 000 milliards d’euros d’investissements publics et privés. En regard de tous les défis qui s’annoncent, nous avons donc des cartes en main. La question sera notre capacité à anticiper la survenue des problèmes. Or notre difficulté à agir de concert est une fragilité majeure qui risque de s’accentuer alors que chacune des évolutions annoncées aura des conséquences contrastées pour tous les territoires, tous les secteurs d’activités et toutes les catégories sociales.
Nous pouvons peser sur l’état d’esprit de l’époque à venir, sur la dynamique des années 2050-2100. Mais notre difficulté à agir de concert est une fragilité majeure qui risque de s’accentuer.
Les chocs asymétriques vont ainsi se multiplier, entraînant une très forte perturbation des systèmes de solidarité. Mais la propension à accepter de nouveaux transferts risque de diminuer car tout le monde se sentira menacé, même les plus dotés. Les gagnants d’hier chercheront d’autant plus à défendre leurs acquis que le monde de demain ne leur est pas aussi favorable ou que ses bénéfices ne sont pas clairs pour eux. Quand l’avenir commun et le projet qui unit les membres d’une société sont illisibles chacun est moins enclin à partager ce qui lui reste, alimentant un cercle vicieux mortifère.
Face à l’accumulation de crispations et de gros temps, nos institutions joueront un rôle décisif : sur elles repose la capacité à canaliser les actions, intentions et représentations des citoyens. Mais les institutions sont le produit de systèmes d’acteurs, de valeurs et de rapports de forces caractéristiques d’un état du monde. Quand ce monde est en cours d’extinction, les institutions nées avec lui sont forcément menacées. Sondages après sondages, on voit que la défiance croissante contamine tous les champs de la société : partis politiques, médias et élus nationaux dans les années 1990, élus locaux dans les années 2000, sécurité sociale à partir de 2010 avec les critiques contre les « assistés ». Elle atteint désormais les services publics : santé, école, police… Ces piliers qui soutiennent la vie sociale et le fonctionnement même de nos démocraties ne sont pas à terre. Ils abritent même de nombreux espaces d’innovations où s’esquissent des futurs possibles. Mais tout est dans l’ombre d’institutions à la légitimité fragilisée et attaquée par tous ceux qui voient l’opportunité d’imposer leur pouvoir ou leur clan.
Dans ce contexte, les communications des institutions publiques deviennent de plus en plus inaudibles car les émetteurs dont elles émanent sont de moins en moins crédibles. Et la démocratie est menacée tant par la prolifération d’autocrates et populistes en tous genres que par le déni de pouvoir qu’oppose aux citoyens l’ordre technocratique. Alors même que la multilatéralisation du monde, sa complexification et son accélération, font que nul humain n’est désormais capable d’ingérer et d’actualiser assez d’informations pour prétendre toujours agir de façon juste. C’est un temps pour des IA … ou pour des collectifs humains divers et responsabilisés. Cela appelle des institutions aptes à refonder en permanence l’intérêt général qui les légitime et à travailler en permanence les imaginaires dans lesquels il s’inscrit.
L’exigence première pour la communication publique est désormais de consolider l’espace démocratique, d’écouter autant et plus que d’informer.
Et cela jette une lumière crue sur les enjeux et les modalités de la communication des institutions publiques. Naguère Habermas et les théoriciens de l’école de Francfort ont analysé l’importance des espaces de débat pour garantir les équilibres démocratiques. Ce n’est donc pas par hasard que les populistes réactionnaires du type Trump attaquent en premier lieu la sphère médiatique et les espaces de communication2. Au-delà de la nécessaire publicité des décisions des dirigeants publics, l’exigence première pour la communication publique est désormais de consolider l’espace démocratique.
Concrètement, elle doit écouter autant et plus qu’informer. Alors que les années qui viennent vont accroître les tensions entre quantité d’intérêts particuliers comme entre différentes façons de comprendre et défendre l’intérêt général, c’est par sa capacité à créer les conditions d’une écoute et d’une reconnaissance de tous par tous que la communication publique contribuera à la bonne tenue du contrat social. Si elle renonce à cette ambition, elle ne fera qu’alimenter le sentiment général que tout n’est qu’affaire d’intérêts particuliers à faire valoir et à imposer aux autres.
C’est par sa capacité à créer les conditions d’une reconnaissance de tous par tous que la communication publique contribuera à la bonne tenue du contrat social
Tout cela oblige à s’inscrire dans de nouveaux imaginaires. Les fables futuristes du vingtième siècle sont mortes et nous baignons depuis plus de trente ans dans un fond de déclinisme et de catastrophisme. Dans le nouveau monde qui s’avance, de nouveaux régimes de représentations, de nouveaux mythes, de nouveaux récits sont à inventer pour tenir ensemble les perspectives dans lesquelles chacun pourra se projeter. Là encore, il faut être à l’écoute pour percevoir et identifier les bribes de récits personnels et collectifs autour desquelles tisser les nouveaux imaginaires communs.
Au fil des 35 prochaines années, la communication publique sera bouleversée par la mutation des outils, des usages, des publics et des institutions qu’elle servira. Dans tous les cas, l’enjeu démocratique devra être la pierre de touche de ses actions.
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